Intervention de Bernard Antony
aux journées d'Orange de l'Esprit Public (Orange - août 2008)

 
   
   
 



 
   
   
   
     
   
   
   
     
   
   
   
   
     
   
   
   
   
   
     
 
 

A partir du thème : enracinement et universalisme

Chers amis,

A un moment ou le volcanisme politique de notre planète se réveille en bien des endroits faisant craindre même de gigantesques cataclysmes, il pourrait paraître au premier abord quelque peu surréaliste de consacrer une réflexion à des concepts et valeurs politiques abstraits. Et pourtant à la réflexion, qui ne voit que ces mots de culture, d’enracinement et d’universalisme sont au coeur des plus vifs affrontements du temps présent.

En voici tout de suite la preuve : y’a-t-il une valeur aujourd’hui considérée comme plus universelle que la démocratie, enseignée, défendue, promue, exaltée dans les écoles, les casernes, les gendarmeries et même dans les églises autant que dans les loges - dans les mosquées, peut-être un peu moins, je ne sais pas, je n’y vais pas beaucoup, mais j’ai lu Tariq Ramadan qui exprime que la vraie démocratie c’est l’islam.

Mais par delà les habiletés dialectiques de ce dernier, comment ne pas voir combien on a transformé la démocratie, telle que conçue en Europe et aux Etats-Unis au XVIIIe siècle, en religion universelle absolue et obligatoire pour toute l’humanité. Et c’est ainsi, à en croire monsieur Kouchner, que l’on envoie nos soldats en Afghanistan pour y rétablir la démocratie !

Or, peut-être bien qu’une forme de démocratie a existé là-bas dans les modes de prise de décision au sein des conseils tribaux masculins des vaillants peuples ouzbèques, pachtounes et autres kirkhizes.  Mais, croire ou faire croire que ces peuples, talibans ou anti-talibans, aspirent à vivre selon la démocratie concoctée chez nous il y a trois siècles par les brillants cerveaux de la Loge des Neufs Soeurs, c’est, pardonnez-moi, se moquer proprement du monde.

Car, toutes tribus confondues les vaillants descendants des guerriers de Tamerlan et de Gengis Khan n’aspirent pas plus à la démocratie de Ségolène et de Marie-Georges, de Mamère et de Delanoë qu’à écluser du Chateauneuf du pape dès le petit-déjeuner et de l’Armagnac pour bien s’endormir.

 

Que d’erreurs, que de crimes, que de monstruosités n’aura-t-on pas commis au nom d’idéologies universalistes, uniformisatrices, éradicatrices par principe de toutes les différences, de toutes les inégalités, de toutes les discriminations, de toutes les identités !

Car l’universalisme est à l’universel ce que l’égalitarisme est à l’égalité et le fraternitarisme laïque et obligatoire à la fraternité.

Le sens de l’universel est le grand leg des civilisations : perse, gréco-latine, judéo-chrétienne. Il a en effet fallu beaucoup de temps dans l’histoire de l’humanité pour qu’émerge le sentiment que les hommes participaient tous d’une commune nature humaine. Pendant des millénaires, n’étaient perçus comme hommes que ceux de sa tribu, et d’ailleurs enseignent les ethnologues, bien souvent le nom des tribus ne signifiait pas autre chose que « les hommes », manifestant que n’étaient pas considérés ainsi ceux même des tribus les plus proches.

 

Avec les concepts de la philosophie platonicienne et aristotélicienne, la pensée grecque, fit émerger la nation de l’humain. On savait bien à Athènes comme à Rome qu’un esclave gaulois ou numide était un homme et il y eut des empereurs romains africains. Et Rome le plus souvent respectait droitement les traditions et coutumes des peuples conquis, entraînant comme chez nous, ici, en Gaule provençale, les alchimies réussies de son génie civilisateur et des cultures locales.

Le christianisme s’adapta de même à des cultures et civilisations bien différentes. S’il y eut certes les abus d’impérialismes politico-religieux, la doctrine d’inculturation était claire : à Rome comme les Romains, en Egypte comme les Egyptiens. Il ne s’agissait pas de faire disparaître les identités basques ou irlandaises ou celles des peuples du Pacifique mais simplement d’éradiquer l’anthropophagie et autres moeurs abominables contraires à la loi naturelle. Le sens de l’universel bien compris conduisait ainsi dans le cheminement de l’humanité et de la civilisation à respecter en l’autre et l’humain qui nous ressemble et les traits d’identité qui heureusement nous distinguent.

 

Mais l’humanité a aussi connu de tous temps la manifestation de grands instincts de refus de cette harmonie. Dans son maître ouvrage, « Le phénomène socialiste », le penseur et mathématicien russe Chafarévitch, grand ami de Soljenitsyne, a montré comment le socialisme qui n’est pas une chose nouvelle mais remonte très loin dans l’histoire jusque dans les empires assyriens et autres, a toujours été ennemi de la diversité, de la liberté et de la vie.

Le socialisme cathare d’inspiration manichéenne, tant exalté aujourd’hui dans un salmigondis d’élucubrations gnostiques d’arrière-loge, haïssait de même le monde et la vie. Un même nihilisme fondamental explique aujourd’hui le phénomène de l’art dit contemporain qui n’est autre qu’une expression de révolte d’inspiration satanique, de haine contre le beau, le vrai, le bon. Tout vaut tout : une oeuvre de Praxitèle ne saurait être considérée plus qu’un bidet rouillé, un tableau de Gauguin plus qu’une boite de conserve d’excréments telle qu’exposée à Beaubourg. On ne saurait admirer plus les Pyramides, l’Acropole, Versailles ou les temples d’Angkor que des huttes hottentots ou des cabanes gauloises.

 

Sans aller jusqu’à la morbidité nihiliste de notre décadence et de notre refus de la vie, l’islam a constitué jusqu’à nos jours un immense et durable phénomène d’uniformisation que l’on peut résumer ainsi : tout dans le Coran et les Hadith, rien hors du Coran et des Hadith. Issu des oasis arabiques, il a certes hérité des arts , de l’architecture et des jardins de la Perse et de Constantinople et aujourd’hui, riche de ses pétrodollars, fait ériger ses orgueilleux world trade center du Qatar ou de Dubaï. Mais du Maroc au Pakistan, l’impression d’ensemble, de pays en pays, est celle d’un immense recommencement. Chez nous, en Chrétienté, jusqu’à nos jours encore, c’est la superbe diversité de la Toscane et de l’Alsace, du pays Basque, de la Corse et du Tyrol, des pubs de Dublin et des bodegas de madrid, et jusqu’ à il y a peu, jusqu’au bloujine unisexe, la diversité des vêtements et des coiffures.

En islam, presque partout, c’est l’immense, l’infinie, l’uniforme et obligatoire mise de la femmes, de toutes les femmes de sociétés entières, par dizaines de millions, sous les mêmes voiles de retrait de la vie. Et de même presque partout, aussi, les mêmes tristes débits de tristes boissons où jamais un gentil muscadet ou un petit macon  n’accompagne quelque saucisson ou un vin de rioja de superbes jambons.

 

En définitive, voyez-vous, les idéologies universalistes, qu’elles soient démocratiques, socialistes, islamiques, sont le contraire d’un véritable sens de l’universel qui nous fait aimer l’immense et bienfaisante diversité de la Création que Dieu nous a donnée pour la faire fructifier dans la liberté du vrai, du bon et du bien.

Mais vous l’avez compris, je n’oppose pas comme antidote à l’universalisme, je ne sais quel resserrement identitariste exclusiviste. Je n’aime pas , par exemple les débiles affirmations de chauvinisme gastronomique sur la supériorité de la choucroute ou du cassoulet dans une affirmation de rejet de la paella, du couscous ou du méchoui. Moi j’aime tout cela, lorsque c’est bien fait, que c’est authentique et à condition qu’on ne les mélange pas ou qu’on ne les pollue pas de ketchup.

Je ne place donc pas notre combat pour l’identité française dans le rejet des cuisines marocaines ou thaï qui sont après la nôtre et l’italienne, les meilleures du monde. L’universalisme idéologique c’est le coca-cola, toujours et partout que l’on peut certes aimer en pays chauds en cas d’embarras gastrique ou faute de bière. Mais le sens de l’universel c’est ce qui fait aimer au gré des occasions le Chateauneuf mais aussi au Liban un émouvant Ksara de la Bekaa et même des vins d’Autriche, d’Australie ou de Californie, car il y en a d’excellents.

Et si j’apprécie un petit air de bourrée en mangeant des noix avec un vin d’Auvergne, tout de même, ce n’est pas au niveau de l’immensité du génie de Wagner interprété par notre ami Georges Prêtre ou avec courage et non conformisme par Barenboïm.

 

Oui notre identité personnelle, c’est à la fois le leg de notre naissance et de notre patrimoine génétique, de notre milieu et de notre éducation, de notre enracinement. Car nous n’existons que par la famille et les communautés de nos petites patries et de notre grande patrie la France qui nous ont fait ce que nous sommes avec notre langue, notre religion, la mémoire d’un devenir historique et le sens de la communauté de destin qu’incarne toujours une armée sans doute trop faible en moyens mais avec toujours et encore une élite d’hommes capables du sacrifice suprême.

 

Je dois dire ici combien samedi dernier, en la cathédrale Saint-Benoît à castres, pour les obsèques de l’adjudant Sébastien Devez, j’ai été bien sûr, comme tout le monde présent, ému par une cérémonie où dans le deuil partagé s’exprimait l’âme de la France. En observant, debouts tout près de ma place, à droite de mon banc, le groupe des sous-officiers du 8 encore à Castres - les officiers et les hommes de troupe étaient répartis en d’autres emplacements- j’ai ressenti la poignante évidence que notre pays n’était pas perdu tant que notre peuple produirait des hommes comme eux ; et ce malgré tout ce que nous savons du délabrement social, de toutes les perversions, corruptions, manipulations au sein de nos systèmes éducatifs et médiatiques.

J’ai été en effet très frappé par la grande noblesse des visages, la dignité et le recueillement de tous, la ferveur religieuse de beaucoup. D’évidence étaient là des hommes de guerre mais d’abord d’idéal, à la tripe dure mais au coeur généreux ; aux antipodes des pitoyables caricatures sans cesse recommencées des dessinateurs grassement payés des vieux canards antimilitaristes rancis dans la haine et le quolibet.

Sous la voûte de Saint-Benoît a monté superbement, puissante et poignante, la prière du para, chantée d’une seule voix par les soldats, les sous-officiers et officiers et murmurée aussi par tous les anciens.

 

Oui, d’évidence, il y a encore dans notre peuple les ferments humains pour la résurrection de la France, le jour où, peut-être hélas dans de grandes épreuves, se reformera un puissant mouvement national.

Bien sûr, il ne pourra pas surgir sans aussi une nécessaire reconquête spirituelle, culturelle et sociale. Mais cependant, encore et toujours, on ne pourra mépriser l’impératif du « politique d’abord ».

Mais on ne reconstruira pas une politique sans foi, intelligence et courage et surtout sans vérité. La première des exigences est d’avoir des idées claires, d’abord sur le diagnostic des causes de ce que j’ai appelé le génocide français qui est aussi un génocide européen.

Les causes résident dans le succès des entreprises de déracinement, d’extirpation de l’âme chrétienne et de l’esprit français et de ce que Bernard Faÿ désigna comme « l’esprit public », c’est à dire un socle fondamental de valeurs et références partagées, avant que ne lui soit substitué la monstruosité du règne des opinions volatiles. Et par tous les moyens on n’a de cesse d’affaiblir et de détruire l’institution sociale naturelle et fondamentale qu’est la famille qui seule, finalement, permettait, fut-ce en réaction, les plus vigoureuses éclosions individuelles.

Il faut donc se mettre d’accord sur une politique de la vie, de respect de la vie innocente, une politique d’écologie  bien sûr et avant tout d’écologie humaine, car que sert de vouloir préserver la nature sans d’abord respecter la nature humaine et sa dignité piétinée dans l’affairisme mafieux de l’industrie pornographique et dans les perversions de l’art contemporain.

Il faut une politique de liberté, séparer l’Etat de la franc-maçonnerie et libérer l’école de la main-mise du socialisme et des vieilles pédagogies destructrices. Il faut libérer la presse et donc l’exercice de l’intelligence politique de la dictature de la publicité - n’est-ce pas Jean Madiran - et libérer - n’est-ce pas Jacques Bompard - l’esprit public du conditionnement publicitaire. Oui, s’il y a une chose à taxer dans ce pays, autant que le tabac car souvent aussi nocive, c’est la publicité.

Et c’est même sur ce point que devrait s’établir un sain anticapitalisme. Mais observons que c’est, et pour cause, un domaine auquel ne s’attaque pas le camarade bo-bo gauchiste chou-chou des médias capitalistes, Besancenot. Mais il est vrai, on le voit avec la Chine, que l’idéologie marxiste-léniniste peut cyniquement s’accommoder du capitalisme le plus sauvage et Besancenot ce n’est pas saint Vincent de Paul.

Toujours à propos de la publicité, ne faudrait-il pas penser à libérer par un sain et moderne corporatisme les professions dominées par d’autres professions ? Est-il normal que par leur puissance financière les gros gloutons du béton ou d’autres activités, soumis d’ailleurs eux-mêmes pour l’obtention de leurs marchés à des exigences nationales ou supranationales, notamment islamiques, puissent imposer leur politiquement correct c’est à dire nous exclure et bâillonner toute contestation véritable de leurs pratiques ? Oui il faut plus que jamais exprimer qu’il faut libérer la propriété des Français de la domination et de l’étouffement d’un capitalisme sans borne morale très souvent acquis à toutes les entreprises de déstructuration des hommes dans le vieux culte du veau d’or contre la loi de Dieu.

Mais il faut aussi reconquérir le pays libre dans nos cerveaux, le libérer de certains réflexes conditionnés et routines idéologiques. Le traditionalisme bien compris n’est un passéisme, pas plus que la nécessaire adaptation à la modernité ne signifie un conformisme moderniste.

 

L’homme fondamentalement ne change pas, pas rapidement en tout cas, et les lois de la politique demeurent. Mais les contextes se modifient. Appliquer à notre temps des grilles d’analyse remontant quelquefois à la France et à l’Europe d’avant 1914 me parait affligeant. Et d’ailleurs, peut-on vraiment avoir la nostalgie d’un nationalisme que l’on peut certes comprendre, hors de tout anachronisme, mais que l’on peut tout de même soumettre aussi à la critique historique et politique ?

Il y a déjà bien des années, je proposais à la une de la revue que j’anime, le slogan : « Sortons de cette Europe-là ! » qui fut alors pendant quelques temps celui du Front National. Je le défends toujours volontiers et d’autant plus que l’on voit aujourd’hui combien cette Europe-là est faible dans ses rapports avec la Russie, l’Amérique, l’Inde ; plus même que structurellement elle est intellectuellement anémiée par l’idéologiquement correct face au défi islamique.

Mais je suis néanmoins convaincu qu’aujourd’hui l’on n’affrontera pas le monde qui vient hors d’une nouvelle configuration européenne. La formule « La France seule » de Maurras valait en effet pendant la dernière guerre pour essayer d’éviter la guerre civile. Le drame c’est que l’on a bâti une Europe du commerce, bureaucratique, matérialiste au lieu de mettre sur pied une alliance politique et militaire ne se préoccupant pas des fromages au lait cru et du calibre de nos concombres. Il est de temps de sortir de cette Europe de la pâte molle et de construire sur ses racines de civilisation, l’alliance de défense de ses patries constitutives. Et pour le reste, ce doit être la liberté de bâtir des pactes et des projets hors de la schlague de la Commission de monsieur Barroso !

Mais pour cela, il faudrait que renaisse en France un puissant mouvement national de reconquête de la liberté. Est-il possible ? Il faut l’espérer. A cette fin, j’ai pour ma part, planté le jalon d’un Institut du Pays Libre. Mais je sais qu’il faudrait surtout à notre camps des chefs politiques à la fois clairs dans leurs têtes et fidèles à leurs valeurs. Certains, hélas, se sont déconsidérés par la répétition d’absurdes déclarations mais aussi par de stupéfiants changements de ligne, des retournements incroyables et je ne veux pas employer de mots plus sévères. D’autres nous ont surpris et même affligés par de brusques revirements de stratégie politicienne au mépris d’engagements il est vrai trop solennels pour ne pas sentir un peu le frelaté de l’emphase. Souhaitons qu’ils s’en repentent.

 

Pour l’instant, je suis pour ma part, sans aucune illusion sur la capacité des partis nationaux, ne serait-ce qu’à se rencontrer officiellement et à discuter d’une intelligente fédération des énergies. Il serait inutile que j’en développe ici les tristes raisons. Mais la providence peut faire que cela évolue.

Ce qui est en revanche tout de suite possible, c’est que se rencontrent des responsables capables de laisser aux vestiaires orgueil et ressentiment et qu’ils commencent à travailler. Vous comprendrez combien il serait stupide que je lance des noms. Mais c’est la proposition que je fais à mes amis des différents mouvements ici représentés grâce à l’heureuse initiative de Jacques Bompard et d’accord sur les valeurs fondamentales de la liberté, de la vérité, du respect de la vie, de la patrie, de la justice sociale.

Prions les religieuses de Bollène martyrisées ici à Orange par la fureur jacobine avec plus de trois cents provençaux, d’intercéder pour que se réaffirme et s’impose à nouveau le mouvement de la survie et de la liberté française.

   Bernard Antony